• Le genre documentaire existe-t'il ?
• La limite des genres
• L'analogie comme "preuve" du réel
• Reportages, magazines, documentaires
• Quel termes utiliser ?
• Qu'est ce qu'un documentaire finalement ?
Le genre documentaire existe-t'il ?
Voilà une interrogation qui semble appeler une réponse
élémentaire mais qui, en fait, pose toute une
série de questions sur la représentation
cinématographique, ses usages, son langage, son mode de
consommation, son histoire...
Dans l’image photographique ou cinématographique
c’est toujours du réel qui est représenté
(exception faite des images de synthèse
générées par le calcul). Le référent
est donc toujours concret. La question porte alors sur le statut de ce
référent par rapport au réel. Une première
différenciation peut être établie selon que le
représenté existe en dehors de sa représentation
(réel ordinaire ; réel d’événements)
ou selon qu’il est crée pour la circonstance (réel
mis en scène ou réel spécifiquement construit).
Mais cela suffit-il à délimiter des genres ?
La limite des genres
Au delà de ce statut différent du référent,
la construction cinématographique emprunte exactement les
mêmes matériaux : deux visuels (iconique ; écrit)
et trois sonores (paroles ; musiques ; bruits) et travaille sur les
mêmes formes langagières : structure de montage, structure
du récit, forme expressive...
En quoi, par exemple, une musique extra-diégétique
(musique "rajoutée"), présente bien souvent sur des reportages, renvoie-t’elle
davantage au registre de la fiction qu’à celui du
documentaire ? En quoi une voix off est-elle “naturelle“ ou
“jouée“ ? Est-ce que l’utilisation d’un
projecteur, pour éclairer une scène dans un documentaire,
nous fait quitter le genre ?
• D’un point de vue sémiologique...
Il est impossible de dire de manière absolue si on
est dans le documentaire ou la fiction. C’est à dire que
les constituants visuels ou sonores ne nous permettent pas, à
eux seuls, de situer le film dans le genre documentaire ou non.
Toutefois l’expérience quotidienne du zapping
télévisuel fait que bien souvent nous sommes en mesure de
reconnaître en peu de temps le genre face auquel nous sommes
situés (expérience à conduire avec des
élèves face à un montage bout à bout
d’extraits de films, d’émissions....). Attention
toutefois de distinguer ce qui est de la familiarité des images,
d’une analyse strictement sémiologique. Lorsque nous
regardons la télévision, le para-texte ou le contexte
nous renseignent bien plus sur le genre que le texte lui-même.
Certains éléments visuels (personnages connus,
décors...) ou sonores ont acquis un statut caractérisant
un genre, mais nous quittons par là le domaine de la
sémiologie pour entrer dans celui de la culture.
Sémiologiquement on peut, tout au plus, formuler des
appréciations en terme de probabilité. En l’absence
de certitude sur un objet, la notion de signes dominants devient alors
pertinente. Ainsi la présence visuelle d’un micro, ou le
type de focalisation (qui voit) nous fournit des indications sur une
probabilité du genre - et seulement sur une probabilité, jamais sur une certitude.
• D’un point de vue narratologique...
On ne peut pas, non plus, distinguer le documentaire de la fiction par
l’analyse de la construction énonciatrice : structure du
montage, présentation chronologique et spatiale des objets et
personnages, etc. Tous les genres empruntent (ou non) à des
formes narratives diverses et variées sans que l’on puisse
attribuer spécifiquement un genre à une structure
donnée.
Remarquons toutefois que dans la fiction, l’auteur et le
narrateur peuvent être distincts (l’auteur fait parler un
narrateur qui lui même fait parler des personnages). Dans le
documentaire, le statut d’auteur et de narrateur sont
généralement confondus. L’auteur fait parler des
personnages ou fait “parler les choses“, même si pour
cela il s’adjoint le concours d’un tiers (le
spécialiste). Le propos de l’auteur l’engage, il ne
peut se retrancher derrière un narrateur fictif. Il peut
même être poursuivi en justice pour cela.
• D’un point de vue cognitif...
- Tout film de fiction apporte un contenu informatif sur
l’histoire, les lieux, les personnages. En reprenant les
éléments les plus signifiants d’une situation, il
est parfois plus “parlant“ sur le réel qu’un
film documentaire. C’est un peu comme le dessin d’une
plante ou d’un champignon qui est toujours plus ressemblant
qu’une vraie photo, car il concentre les traits les plus
caractéristiques.
Nous avons acquis, par exemple, une certaine représentation de
certains pays allant jusqu’à maints détails sans y
être jamais allé, et cela pour l’essentiel par la
consommation de films de fiction. Et puis, si les films de fiction
n’avaient pas quelques liens avec le réel ils ne
provoqueraient aucun débat de société. (Voir
aujourd’hui les films de Robert Guédiguian et par le
passé ceux d’Yves Boisset).
- Inversement tout film documentaire contient une partie de jeu, de
mise en scène. Filmer le réel ce n’est pas donner
du réel à voir mais donner à voir une
représentation du réel. Toute situation de tournage
modifie les énoncés, influe les propos, transforme plus
ou moins les expressions des personnages filmés.... (la
“parole documentaire“ n’est pas plus naturelle
qu’une autre). Seule une caméra de vidéo
surveillance aurait un certain caractère de
véracité, mais elle ne délivre pas un propos et ne
construit pas, à elle seule, une narration.
• D’un point de vue sociologique : les genres existent bien...
Il suffit d’ouvrir un programme télé ou de lire une
programmation cinéma pour s’en rendre compte. Il existe
par ailleurs des manifestations cinématographiques
spécifiques aux documentaires (“Etats
généraux du documentaire“ - Lussas ;
“Vue sur les Docs“ - Marseille ; “Cinéma du
réel“ - Paris). (Ce qui signifie nullement que tout film
de fiction est banni de ces lieux.)
Contrairement à la fiction, le cinéma documentaire est
confronté à un problème de déontologie,
voire même de droits.
Selon Gérard Leblanc : le genre est une très ancienne
tradition héritée de l’écriture et de
l’art en général. Le genre est un découpage
dans la production du savoir qui bouge très peu dans le temps.
Il est transhistorique. Le genre survit aux conditions
économiques. Mais surtout le genre est principalement une
distinction de diffusion (de programmation) qui vise à
préparer le spectateur à un type de réception. Ce
qui nous renvoie à la question du contexte de réception.
• Globalement donc...
Le partage documentaire/fiction est non-pertinent (d’autres
distinctions sont tout autant déterminantes :
court-métrage vs long-métrage, film institutionnel vs
film d’auteur...) mais socialement institué. On ne peut
donc y échapper.
Par le passé nous avons assisté tantôt à des
distinctions fortes (le “docu“ c’était ce qui
passait en première partie d’une séance de
cinéma) ; tantôt à des mélanges de genres
(les émissions de plateaux TV qui mixent allègrement
divertissement, information, publicité...).
L'analogie comme “preuve“ du réel ?
Le fonctionnement analogique de l’image (“je suis en mesure
de reconnaître moi-même le référent“) a
beaucoup joué sur la confusion entre le réel et sa
représentation. Avec les nouvelles possibilités du
numérique tout devient possible dans l’image.
L’analogie n'est donc plus la (fausse) “preuve“
qu’elle était de l’existence du réel. Les
immenses possibilités de truchement qu’autorise
l’image de synthèse transforment son caractère
analogique et nous situent dans un registre semblable à celui de
l’écrit (c’est-à-dire face à des
signes symboliques de nature arbitraire).
Pour un texte de journal par exemple, qu’est-ce qui me prouve que son contenu dit "vrai" ? Ce
n’est pas le texte lui-même mais le contexte,
c’est-à-dire l’existence et la place de ce journal
en tant qu’objet social institué.
Pour l'image, il en est de même. Ce n'est pas ce que je vois qui
m'apporte une preuve de la réalité de la chose
représentée, mais le contexte dans lequel l'image
est produite qui me renseigne sur le degré de vraisemblance du
réel reproduit.
Reportages, magazines, documentaires
Quelles différences entre ces genres (ou sous-genres) ?
Elle est pour une grande part dans le statut que le film accorde aux personnages :
- Dans les reportages et magazines, ils sont objets.
C’est-à-dire traités comme des matériaux,
dans l’apparence de leur comportement sociétal.
- Dans les documentaires, ils sont sujets. C’est-à-dire
traités dans la compréhension de leur subjectivité.
Par exemple, dans un reportage les silences sont
considérés comme des “blancs“ et
supprimés ; Dans un magazine ils peuvent, comme chez Mireille
Dumas, être présents mais pour souligner la
difficulté ou l’incapacité du personnage à
répondre (traitement binaire, dichotomique). Dans un
documentaire un silence peut être là pour
révéler la complexité,
l’ambiguïté d’une impossible réponse
(traitement dialectique)...
D’une façon générale les magazines et
reportages bousculent rarement nos cadres de pensée et
d’interprétation du monde. Dans ces derniers, les faits et
personnages montrés doivent rentrer automatiquement dans des
cases de référence en positif ou en négatif.
Quels termes utiliser ?
•
Factuel vs fiction (Gérard Genette)
Cette opposition permet de ranger sous le terme de factuel tout ce qui
n’appartient pas à la fiction : documentaires, reportages,
informations, émissions en direct non fictionnées...
Et sous le terme de fiction tout ce qui est construit à partir
d’une représentation imaginaire d’une situation,
même si celle-ci s’inspire de la réalité :
film de fiction, publicité, clip...
•
Film documentaire vs film romanesque (Guy Gauthier). Distinction qui abolit le terme de fiction.
•
Film. Tout simplement. C’est ce que revendiquent certains
réalisateurs qui refusent de trancher sur cette
catégorisation du genre et d’induire ainsi une lecture
particulière.
Quelle que soit l’appellation retenue, il restera toujours des
films au statut hybride, indéterminable. Parmi ceux-ci, certains
se revendiquent comme tel, d’autres non.
L’ambiguïté peut être saillante ou
imperceptible. Elle peut faire l’objet d’une vision
largement partagée par un public ou au contraire être
sujette à polémique...
Rappelons-nous des tous premiers films (les “vues“) des
Frères Lumière, ni documentaires, ni fictions (les genres
n’étaient pas institués) et qui
représentaient des tranches de vie bien réelles mais
jouées et mises en scène.
Si ces contours flous laissent pantois les taxinomistes, en revanche
l’incertitude parce qu’elle est source de questionnements
ne peut que conduire à affiner les concepts et les mots qui les
fondent.
Qu'est ce qu'un documentaire finalement ?
Ce n’est pas : une restitution du réel, une copie du
réel, une tranche de vie, une preuve, une “fenêtre
ouverte“ sur le monde (et Dieu sait si cette formule fait
florès notamment pour la télévision).
Un documentaire, c’est toujours une proposition, c’est toujours une narration,
c’est toujours une
représentation.
La question de la scénarisation n’est pas discriminatoire.
Un documentaire peut être scénarisé ou pas et la
scénarisation du documentaire ne découle pas de
règles établies une fois pour toutes.
Selon Gérard Leblanc, les meilleurs documentaristes sont ceux
qui annulent les scénarisations déjà là. Il
parle d’ailleurs de "démarche documentaire", qu’il
définit comme étant “ce qui fait travailler un
certain type d’imaginaire qui est soumis à
l’épreuve du réel“. L’épreuve du
réel étant à la fois ce que nous savons du
réel et ce que nous en imaginons.
Le cinéma documentaire travaille sur cette relation entre un
savoir sur quelque chose et la représentation que nous nous en
faisons.
La démarche documentaire en faisant reculer nos
représentations antérieures nous donne une nouvelle
vision du monde. Pour cela il est nécessaire de faire reculer
les stéréotypes et de ne pas avoir recours aux
clichés. Le stéréotype vise à donner au
spectateur l’apparence d’une connaissance (gratification
narcissique). La démarche documentaire c’est
l’inverse : faire émerger de l’inconnu du
déjà connu.
Le documentaire c’est finalement ce qui nous emmène au
delà de nos représentations antérieures.
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